Un prénom et un saint pour la vie

Au moment de choisir un prénom, les parents ne pensent pas forcément au futur saint patron de leur enfant. Mais pour l'Église, le prénom chrétien est l’occasion de relier l’enfant à la grande famille des enfants de Dieu.
Le 24 avril dernier, Aude et Emmanuel ont baptisé leur premier enfant. Une petite Claire. «Nous trouvons ce prénom beau, à la fois doux et simple», explique la jeune maman. L’aspect religieux du prénom n’aurait donc pas influencé ce jeune couple chrétien ? «Nous n’aurions pas choisi n’importe quel prénom», reconnaît Emmanuel.

La jeune famille a même évité «un prénom qui n’aurait pas eu de sens». Et sans avoir choisi le prénom de leur fille «pour» sainte Claire, ses parents reconnaissent néanmoins être «très heureux de la rattacher à une sainte que nous aimons beaucoup ». Ils ajoutent, les yeux tournés vers le bébé, « nous serons contents de lui en parler».

Un exemple qui recoupe l’enquête menée par le site «meilleursprenoms.com» auprès de 5.500 internautes francophones : pour 58% d’entre eux, le caractère religieux du prénom n’a eu aucune influence dans leur choix. Un critère qui arrive loin derrière celui de la sonorité, jugé indispensable ou importante pour... 86% des sondés ! Mais le caractère religieux d’un prénom a-t-il jamais eu une influence ?

«Auparavant, on utilisait des prénoms qui circulaient de génération en génération au sein d’une même famille. Aujourd’hui le prénom est vraiment le choix des parents», remarque l’anthropologue Colette Méchin. Cette chercheuse au CNRS a rencontré de nombreux parents pour essayer de comprendre ce qui avait motivé le choix du prénom de leurs enfants. Et son étude conteste l’idée selon laquelle, avec la multiplication de prénoms ridicules, on basculerait aujourd’hui dans «l’idiotie».

«Les parents souhaitent donner le meilleur à leur enfant et leur recherche tous azimuts vers des noms de stars ou de personnages de l’actualité rejoint cette volonté de leur donner un modèle», explique-t-elle.

«Donner un nom chrétien à un enfant, c’est lui donner une famille»

Comme cette mère de famille qui avait appelé son fils Kevin, en hommage à l’acteur américain Kevin Costner à qui elle semblait vouer un véritable culte : «Elle en parlait comme d’un saint», constate l’anthropologue... La motivation est-elle la même pour ceux qui choisissent un prénom plus traditionnel ?

«Je ne crois pas que les parents cherchent à "coller" à un saint en particulier», relève Colette Méchin qui prend l’exemple du prénom Catherine qui peut autant se rattacher à sainte Catherine d’Alexandrie (IVe siècle) qu’à sainte Catherine de Sienne (1347-1380), qu’à sainte Catherine Labouré (1806-1876). «Cela ne veut pas dire que, plus tard, l’enfant ne cherchera pas à s’approprier tel ou tel saint dont il porte le prénom afin de privilégier un aspect de sa personnalité», insiste-t-elle.

L’Église catholique a longtemps veillé à donner aux parents des consignes strictes concernant le choix du prénom de leurs enfants. Ainsi, au tout début du XVIIIe siècle, l’évêque de Québec interdisait formellement «aux Curez de permettre qu’on donne des noms profanes ou ridicules à l’enfant, comme d’Apollon , de Diane, etc.».

«Mais, continuait-il, elle commande qu’on lui donne le nom d’un saint ou d’une sainte selon son sexe, afin qu’il puisse imiter les vertus et ressentir les effets de la protection auprès de Dieu...» Et de publier une liste de 1251 prénoms de garçons et de 373 prénoms de filles autorisés...

Si elle n’est plus aujourd’hui aussi stricte, l’Église continue néanmoins de recommander aux parents de choisir un prénom qui se rattache à un saint. Avec toujours le même objectif : «proposer un modèle de vie», et «donner un saint protecteur».

Comme le rappelait en 1994 le cardinal Godfried Danneels, dans le bulletin de son diocèse de Malines-Bruxelles, «donner un nom chrétien à un enfant, c’est aussi lui donner une famille». «La recherche de prénoms qui n’ont plus rien à voir avec la foi et avec les témoins de l’Évangile conduit à isoler l’enfant, écrivait-il. Celui-ci n’a plus de famille. Il est enfermé dans un cocon. Il y va d’une conception de l’homme. Celui-ci se comporte comme un petit dieu : il invente son propre nom. Il ne le reçoit de nulle part.»

Ces martyrs vont aussi devenir des intercesseurs, des protecteurs

Car, comme le rappelle le cardinal belge, «dans la mentalité chrétienne, l’homme est relié à Dieu, à ses ancêtres, à un peuple et à ses saints. Donner à un enfant un nom "de famille", un nom qui le rattache à une lignée, c’est beaucoup plus que de le mettre sous la protection d’un saint. Si nous perdons le sens de la communion des saints, nous nous considérons comme si nous étions chacun tout un univers dont nous sommes et le Dieu et le peuple.»

Communion des saints : le mot est lancé, soulignant la filiation spirituelle profonde qui unit les chrétiens d’aujourd’hui aux témoins d’hier qui deviennent tout autant des modèles que des intercesseurs. Prêtre du diocèse de Quimper, spécialiste de liturgie et auteur d’un livre sur le baptême (1), le P. Michel Scouarnec rappelle à quel point ces deux approches traversent en permanence la pensée et la pratique chrétiennes des saints. «Les martyrs ont d’abord été des modèles : on s’identifiait à ces hommes et ces femmes qui avaient imité le Christ jusqu’au don de leur vie», explique-t-il.

Le plus ancien exemple connu : saint Polycarpe, évêque de Smyrne (dans l’actuelle Turquie) martyrisé au milieu du IIe siècle. Dans une lettre à une autre communauté, les chrétiens de Smyrne racontent comment ils ont recueilli les restes de leur évêque «pour les déposer en un lieu convenable».

«C’est là, autant que possible, que le Seigneur nous donnera de nous réunir dans l’allégresse et la joie, pour célébrer l’anniversaire de son martyre, de sa naissance, en mémoire de ceux qui ont combattu avant nous, et pour exercer et préparer ceux qui doivent combattre à l’avenir», soulignent les Smyrniotes.

Très vite, ces martyrs vont aussi devenir des intercesseurs, des protecteurs. «Leur courage face à l’adversité faisait d’eux des intermédiaires qu’on pouvait prier», explique le P. Scouarnec. Une double dimension que souligne parfaitement la préface de la Toussaint, tirée d’un ancien texte liturgique parisien du XVIIIe siècle : «Tu es glorifié dans l’assemblée des saints [...] dans leur vie, tu nous procures un modèle, dans la communion avec eux, une famille, et dans leur intercession un appui.»

Nicolas SENEZE